Étude de cas sur la fragmentation urbaine à Marseille

janv. 2026 - févr. 2026
Étude de cas
LeafletDiagnostic territorialSociologie urbaine
Étude de cas sur la fragmentation urbaine à Marseille

Étude de cas sur la fragmentation urbaine à Marseille (janvier - février 2026)

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Introduction et contexte

Cette étude de cas repose sur une exploration in situ menée à Marseille le 18 janvier 2026, pensée comme une traversée de la complexité urbaine phocéenne. L'objectif de cette démarche photographique et analytique est de documenter les contrastes et inégalités perceptibles de la ville. La photographie permet ici de capturer les indices de la qualité de vie et témoigner des fractures socio-spatiales. Les extraits suivants proposent une lecture critique de ces espaces en mutation.

Rue de Lyon : une interface sous tension entre patrimoine industriel, habitat dégradé et renouvellement urbain

La Rue de Lyon, véritable colonne vertébrale nord-sud des quartiers Nord, illustre parfaitement les contradictions marseillaises. Elle s'articule entre les grands ensembles (notamment la barre de Campagne-l'Évêque), et la ZAC de Saint-Louis, un tissu industriel historique en pleine requalification. Plus au sud, le paysage est marqué par la silhouette de la raffinerie de sucre Saint-Louis et le parc François Billoux, siège de la mairie de secteur (15e et 16e arrondissements).

La raffinerie au loin

La raffinerie de sucre Saint-Louis au loin

À quatre-cents mètres de ce point de vue se situe le pôle d'échanges multimodal de Gèze (voir section Métro Gèze). Ce secteur populaire vit une mutation profonde, structurée par l'arrivée du BHNS B2 qui assure l'intermodalité avec le terminus du métro (ligne 2), la gare SNCF de Saint-Antoine et l'Hôpital Nord, équipement métropolitain majeur.

Constructions récentes sur la Rue de Lyon

Insertion d'une construction récente à l'intersection avec le Chemin de la Commanderie

Bien que de nouvelles opérations immobilières s'implantent ponctuellement, le quartier souffre d'une hétérogénéité brutale. On observe une juxtaposition de noyaux villageois anciens préservés et d'habitats indignes ou très dégradés. En toile de fond, la cité de Campagne-l'Évêque domine le paysage, rappelant les problématiques de sécurité et de trafic qui enclavent socialement ces territoires malgré leur ouverture physique.

Chantier devenu une déchetterie illégale

Délaissement urbain : un chantier à l'arrêt transformé en décharge sauvage

L'observation de terrain révèle l'écart entre les ambitions affichées du renouvellement urbain (Euroméditerranée 2 s'étendant vers le nord) et la réalité des délaissés urbains. Ces friches, devenues décharges à ciel ouvert, témoignent d'un défaut de gestion de l'espace public et d'un sous-investissement chronique, matérialisant une fracture urbaine qui peine à se résorber.

Gèze : l'hyper-connexion face à la fracture urbaine

Inaugurée en décembre 2019 après une longue série de retards techniques, la station Gèze devait marquer le renouveau des quartiers Nord (La Cabucelle, Les Crottes, Les Arnavaux). Positionnée en amont de la Rue de Lyon, cette interface de transport a récemment changé d'échelle avec la mise en service du tramway T3 (janvier 2026) et du BHNS B4 (septembre 2025).

La vue direction sud depuis le chemin entre le métro et le tramway

Perspective sud : la jonction piétonne entre le parvis du métro et la nouvelle station de tramway

Désormais véritable Pôle d'Échanges Multimodal (PEM), le site tente d'impulser une dynamique de "ville intense" illustrée par l'implantation d'équipements structurants (siège régional de RTE) et de nouvelles surfaces commerciales. Pourtant, l'effet d'entraînement reste localisé : à proximité immédiate de ces vitrines modernes, le tissu urbain reste mité par des dents creuses et des parcelles en attente de requalification, créant un paysage de contrastes saisissants.

La vue direction nord depuis le chemin entre le métro et le tramway

Perspective nord : des friches jouxtent les infrastructures de transport lourd

L'analyse de ce nœud de transport soulève une question critique sur la stratégie de maillage métropolitain. La superposition du tramway T3 sur un corridor déjà desservi par la ligne 2 du métro phocéen peut être perçue comme une redondance infrastructurelle, là où d'autres territoires marseillais souffrent d'un enclavement chronique. L'abondance de l'offre de transport contraste ici avec la pauvreté de l'espace public environnant.

Au-delà de l'infrastructure, la "marchabilité" du secteur révèle des dysfonctionnements majeurs. La section nord du pôle, toujours marquée par des chantiers, présente une illisibilité totale des flux. Le piéton se retrouve confronté à des ruptures de cheminement et à des conflits d'usage avec le trafic automobile, symptôme d'une planification où l'objet technique (le métro et tram) a primé sur la couture urbaine et l'expérience usager.

Le Merlan : fragmentation socio-spatiale et archipel urbain

La problématique de la fermeture résidentielle est centrale pour comprendre la morphologie actuelle de Marseille. Ce phénomène, qualifié de "ville en archipel", a été largement documenté par les chercheurs Julien Dario et Élisabeth Dorier (Aix-Marseille Université). Le secteur du Merlan offre une coupe transversale saisissante de cette dynamique : une friction directe entre des copropriétés de classe moyenne sécurisées (Florida et Parc Bellevue) et des Grands Ensembles (QPV) comme La Busserine ou Font-Vert. Le Parc Corot, l'une des copropriétés les plus dégradées de France, est située non loin.

L'arrêt de bus Mérimée Corot

L'arrêt de bus Mérimée Corot, point de contact entre flux métropolitains et repli résidentiel

À l'interface du centre commercial du Merlan et des cités environnantes, l'arrêt de bus Mérimée Corot illustre une accessibilité paradoxale. Bien que le nœud soit desservi par une offre de transport dense (lignes 32, 34, 53 le jour, 533 en soirée et N2 la nuit), l'environnement immédiat est hostile au cheminement piéton. La trame viaire est ici contrainte par la morphologie défensive des îlots riverains.

La résidence Florida

La Résidence Florida : une architecture de l'enceinte

La résidence Florida

La Résidence du Parc Bellevue : matérialisation de la frontière par la grille et le portail

La multiplication de ces enceintes (ici Le Florida et Parc Bellevue) participe activement à la fragmentation socio-spatiale de la cité phocéenne. Comme le théorise Jane Jacobs dans Déclin et survie des grandes villes américaines, la sécurité urbaine repose sur la diversité et les interactions visuelles : « Il faut qu'il y ait des yeux sur la rue, les yeux de ceux que l'on pourrait appeler les propriétaires naturels de la rue ».

Or, en érigeant des murs aveugles et des grilles, ces résidences suppriment ces "yeux sur la rue". Elles créent des "bordures de vide" (border vacuums) qui, paradoxalement, augmentent le sentiment d'insécurité à l'extérieur de l'enceinte.

Cette fragmentation pose un problème d'urbanisme majeur : la perte de perméabilité de la ville. Le piéton est forcé à des détours, la mixité sociale est bloquée physiquement, et la ville devient une juxtaposition d'enclaves privées. La réponse aux maux urbains ne peut être la sécession, mais doit passer par un travail de "couture urbaine", de désenclavement et de continuité de l'espace public, comme le suggèrent les travaux de l'AGAM et d'Elisabeth Dorier sur la nécessité de réouvrir la ville.

Plombières : le stigmate de la politique du "tout-voiture"

Le viaduc de Plombières

Le viaduc de Plombières ou l'architecture de la domination automobile

Le quartier de Plombières, dans le 3ème arrondissement est l'incarnation physique de la politique du "tout-voiture" d'après-guerre. Le paysage est écrasé par le viaduc qui constitue une partie de la première rocade marseillaise (la rocade du Jarret). Cette infrastructure autoroutière brutale sacrifie la qualité de vie locale au profit des flux de transit pendulaires, avec plus de 50 000 véhicules par jour qui passent rien que sur le viaduc. Ce choix politique a généré une rupture urbaine majeure, plongeant le boulevard en contrebas dans une obscurité et une pollution chroniques, figeant le quartier dans une fonction de simple "couloir" d'entrée de ville. Les habitants souffrent également d'un bruit incessant, dépassant largement les limites légales de 68 dB, avec des taux atteignant les 76 dB.

Toit d'un grossiste de Plombières

Toit du magasin IslaStore. Un tissu commercial de gros qui survit dans les interstices du réseau routier

Exclu des dynamiques de rénovation d'Euroméditerranée, Plombières subit une double peine : enclavement et paupérisation. Le bâti, noirci par les gaz d'échappement, abrite une économie de survie ou de grossistes, typique des zones de délaissé urbain. La vacance commerciale y est le symptôme direct d'un environnement rendu hostile par l'omniprésence du trafic.

Pare-choc abandonné sur le trottoir

Un pare-choc sur le trottoir : quand l'automobile colonise même l'espace piéton sous forme de déchet.

La marche à pied à Plombières relève de l'exploit. Mon parcours a été entravé par des déchets automobiles (pare-chocs, barils) abandonnés à même le trottoir. Cette image est symbolique : la voiture ne se contente pas de la chaussée, elle déborde sur l'espace piéton. Pour une Personne à Mobilité Réduite (PMR), le quartier est entièrement inaccessible. La ville est ici conçue exclusivement pour les personnes valides, et surtout motorisées.

Voitures garées sous le viaduc

Sous le viaduc, l'espace public est confisqué par le stationnement sauvage.

L'espace sous le viaduc est un "non-lieu", saturé par un stationnement anarchique qui masque la visibilité et rend les traversées dangereuses, d'autant plus que les passages piétons se font très rares.

Pour sortir de ce modèle obsolète, une reconversion radicale de l'infrastructure est imaginable. Le viaduc, symbole de l'hégémonie automobile, pourrait devenir le support d'une nouvelle mobilité : un métro aérien ou un autre TCSP, comme un tramway ou métro léger, reliant Plombières à Saint-Just. Transformer cette "autoroute urbaine" en rocade de transports collectifs permettrait de recoudre le tissu urbain et de rendre enfin le sol aux habitants. L'espace au sol pourrait être réhabilité avec des espaces verts.

Parc Bougainville : entre réussite et chantiers persistants

Vue sur l'entrée du premier parc

Vue sur l'entrée du Parc Bougainville

Ce parc s'inscrit dans le futur Parc des Aygalades, programme de renouvellement urbain qui remplace la gare de fret du Canet par un grand poumon vert, tel un Central Park marseillais qui s'inscrit pleinement dans le cadre d'Euroméditerrannée.

Vue du chantier

Vue du chantier de la seconde partie du Parc Bougainville

À proximité de la station de métro Bougainville a été construit le Parc Bougainville, véritable poumon vert urbain qui devait permettre la renaturation de ce quartier du nord de la ville. Pourtant, le bilan est mitigé : si la première séquence (2 hectares sur 4) a ouvert en février 2024, la seconde tranche reste, en janvier 2026, une zone de chantier hermétique. La continuité écologique et piétonne bute sur des talus de terrassement et des stocks de matériaux, créant une frontière physique là où le parc devait recoudre le quartier.

Autre angle sur le chantier

Autre angle sur le chantier de la seconde partie du Parc Bougainville

Cette situation illustre la difficile gestion de la temporalité urbaine à Marseille. La persistance de ces "chantiers longs" génère une usure chez les habitants. Au-delà du retard technique, c'est la qualité des aménagements transitoires qui interroge : clôtures opaques, cheminements piétons dégradés et sentiment d'abandon aux abords immédiats d'un équipement pourtant neuf. La ville se transforme, mais le temps du chantier reste un temps de "souffrance" pour l'espace public environnant.

Le Viaduc d'Arenc et l'envers du décor métropolitain

Vue d'un dépôt sauvage

Vue d'un dépôt sauvage à proximité du Viaduc d'Arenc

Ce cliché capture un paradoxe saisissant. Nous sommes ici au cœur d'Arenc, vitrine économique d'Euroméditerranée, zone en pleine mutation desservie par le nouveau tramway T3. Pourtant, les abords immédiats du viaduc autoroutier échappent à cette requalification. Ces espaces interstitiels, ou "délaissés d'infrastructures", deviennent le réceptacle de dépôts sauvages récurrents. Ce phénomène souligne la difficulté de la gestion urbaine dans les zones de friction, révélant les "coulisses" peu reluisantes de la métropolisation.

Saint-Barnabé, le village dans la ville

L'accès au métro de Saint-Barnabé

Vue de l'accès principal au métro de Saint-Barnabé

La station de métro Saint-Barnabé, située à l'Est de la ville, offre un constraste saisissant avec la station Gèze. Située dans un noyau villageois ancien, sur la place de l'église, la station favorise le lien social sans les nuisances des grands axes routiers.

L'église de Saint-Barnabé

L'église de Saint-Barnabé, directement visible en sortant du métro

Ce modèle d'un "village dans la ville" connecté au réseau lourd démontre qu'une haute qualité de vie est possible sans dépendre de l'automobile. C'est une configuration qui devrait inspirer le désenclavement d'autres pôles majeurs. On pense immédiatement à Château-Gombert, prolongement naturel de la ligne 1 à partir de La Rose, qui ne demande qu'à être relié pour exprimer son plein potentiel. D'autres centralités périphériques (Saint-Loup, Saint-Antoine, L'Estaque) souffrent de cet isolement et bénéficieraient d'une stratégie similaire de maillage structurant (métro, tramway ou BHNS performant) pour recoudre la ville et développer son polycentrisme.

Fresque montrant l'ancien tramway 13

Fresque montrant l'ancien tramway 13 située en face l'accès par ascenseur de la station de métro

Clin d'œil patrimonial, une large fresque située en face de l'ascenseur d'accès au métro, dans un style ancien, montre le tramway 13 de l'ancien réseau marseillais.

Aubert Ganay, le tramway face à la citadelle résidentielle et ses douves

L'arrêt de tramway Aubert Ganay

L'arrêt de tramway Aubert Ganay illustre une ligne structurante dans un tissu fragmenté

L'arrivée du tramway T3 dans le quartier de Sainte-Marguerite met en lumière une friction urbaine intense. Si l'infrastructure offre une connexion rapide vers le centre-ville, son insertion se heurte à la morphologie hermétique du quartier. La station Aubert Ganay apparaît comme un îlot public au milieu d'un archipel de propriétés privées inaccessibles.

Un portail à Aubert Ganay

La dentelle de clôtures qui verrouille les abords immédiats de la station

L'accessibilité piétonne (la "marchabilité") est drastiquement réduite par la fermeture résidentielle. Hormis le couloir de la voirie publique, les cheminements transversaux sont bloqués par une succession de portails. Cette imperméabilité impose aux riverains situés à quelques centaines de mètres à vol d'oiseau d'effectuer d'importants détours pour rejoindre le quai, réduisant de facto la zone de chalandise réelle de la station.

Un autre portail à Aubert Ganay

La grille comme réponse aux conflits d'usage.

Contrairement aux quartiers Nord où la fermeture répond souvent à une insécurité ressentie, la logique est ici celle de la "protection des aménités". La proximité du Stade Vélodrome génère une pression (stationnement sauvage lors des matchs) qui pousse les copropriétés à se barricader. On assiste ici à une privatisation défensive de l'espace qui nuit à la fluidité du réseau de transport public.

Conclusion : une ville fragmentée qui recoud lentement son tissu

Cette traversée photographique de la périphérie marseillaise révèle une métropole en tension, marquée par une fragmentation socio-spatiale intense. Si des dynamiques de renouvellement sont indéniables, elles se heurtent encore à de fortes inerties : la gestion complexe des temps de chantier (Bougainville), la persistance de délaissés d'infrastructures (Plombières) et la prolifération des fermetures résidentielles, véritable réflexe défensif au Nord (Le Merlan) comme au Sud (Aubert Ganay).

Pourtant, des modèles de réussite existent. L'exemple de Saint-Barnabé prouve qu'une ville apaisée, dense et connectée est possible. Ce cas d'école valide la pertinence d'un urbanisme polycentrique, capable de valoriser les noyaux villageois existants plutôt que de subir l'étalement ou l'enclavement.

L'enjeu pour les acteurs opérationnels (SOLEAM, Métropole, AGAM, Mairie de Marseille) n'est plus seulement de construire des équipements, mais de "recoudre" ces territoires disparates. À l'aube des élections municipales de mars 2026, l'accélération de la mutation marseillaise dépendra de la capacité des décisions publiques à dépasser le traitement ponctuel (le projet isolé) pour embrasser une stratégie globale de maillage et d'hospitalité de l'espace public.

Sources

  • Dario, Julien. Géographie d'une ville fragmentée : morphogenèse, gouvernance des voies et impacts de la fermeture résidentielle à Marseille. Thèse de doctorat, 2019. theses.fr

  • Dorier, Élisabeth et Dario, Julien. « Les espaces résidentiels fermés à Marseille, la fragmentation urbaine devient-elle une norme ? », L'Espace géographique, Tome 47, 2018/4. cairn.info

  • Dorier, Élisabeth. « La ville qui se ferme / la ville qui s'effondre : méthodologie », Urbanicités, 2020. urbanicites.hypotheses.org

  • AGAM. Les chiffres clés de l'enquête mobilité, 2022. agam.org (PDF)

  • Alternatives Économiques. « Les résidences fermées fragmentent Marseille et séparent ses habitants », 2023. alternatives-economiques.fr

  • 20 Minutes. « Marseille : "C'est un peu notre mur de Berlin"… Un quartier s'emmure et divise les habitants », 2025. 20minutes.fr

  • Le Monde. « À Marseille, les plus modestes dans l'enfer du bruit », 2026. lemonde.fr

  • La Provence. « Marseille : Rabatau, Plombières et Gèze, dans quel état sont les passerelles ? », 2019. laprovence.com

  • Made in Marseille. « Le parc municipal Bougainville ouvre au public », 2024. madeinmarseille.net